Lysiane Rochat a reçu son titre de Dr ès Sciences de la vie (PhD) de l’Université de Lausanne le 14 octobre dernier. Sa thèse portait sur l’« Organisation du travail et santé au siège d’une ONG humanitaire ».
Les questions de mal-être et de souffrance au travail sont centrales dans le monde du travail actuel et les spécialistes de la santé au travail sont nombreux à constater une augmentation des plaintes de troubles de la santé mentale attribuables au travail. L’ergonomie enseigne que l’analyse des formes d’organisation du travail est nécessaire pour comprendre les origines des plaintes des travailleurs. C’est ce que se propose de faire cette thèse auprès d’une population spécifique, les employés du siège d’une organisation non gouvernementale humanitaire en Suisse comptant 150 personnes environ. A partir du constat que ces employés étaient nombreux à se plaindre de fatigue et de mal-être au travail, ces plaintes et les éléments susceptibles d’y être liés au niveau des modes d’organisation du travail ont été étudiées.
Les méthodes qualitatives (entretiens semi-directifs, observation non participante) et quantitatives (questionnaires) ont été utilisées conjointement. Des convergences et des divergences entre les différents résultats (triangulation méthodologique) ont été recherchées, de plus, les résultats obtenus par le biais d’une méthode se sont vus illustrés et clarifiés par ceux obtenus avec les autres méthodes.
Trois thématiques relatives au mode de fonctionnement de l’organisation ont émergé des analyses : le fonctionnement dans l’urgence en permanence, l’évolution de l’organisation et le fort engagement des employés dans leur activité.
- L’organisation fonctionne selon une logique d’urgence en permanence. La nature de ses interventions, qui sont considérées de la plus haute importance, et la forte valorisation des activités « de terrain » conduisent à la généralisation d’un mode de fonctionnement en urgence bien au-delà de la gestion des situations strictement urgentes. Les employés sont ainsi pris dans un rythme effréné, qui ne laisse pas de place à l’anticipation et à la planification.
- Ensuite, cette organisation a connu une forte croissance au cours des dernières décennies : elle s’est professionnalisée et est passé d’une petite association à une véritable institution. Son mode de fonctionnement est ainsi le résultat d’une cohabitation entre la logique de fonctionnement associative et institutionnelle. L’organisation continue à demander à ses employés un engagement associatif et militant total mais applique parallèlement un management de type entrepreneurial, ce qui génère des messages paradoxaux pour les employés.
- Finalement, le fonctionnement de l’organisation dans son ensemble repose sur l’engagement de toute la chaîne des acteurs. Ceci est clairement intégré et repris par les employés du siège : ils relèvent que ce qu’ils font représente bien plus qu’un travail et qu’il est nécessaire de « tout donner », car les besoins du terrain sont immenses et la charge de travail énorme. Cependant, nous avons montré que le risque de se surengager, puis de s’épuiser, est important.
Ces éléments participent à générer un environnement de travail potentiellement pathogène, en raison des exigences contradictoires et des messages paradoxaux dont les employés sont l’objet, mais aussi parce que cela crée un environnement où il est peu légitime de se préoccuper de sa propre santé, et où la charge de travail et le rythme ne laissent pas le temps aux employés de mettre en place des stratégies pour préserver leur propre santé.

